Les Coquelicots: 2 ans déjà, et après?

En septembre 2020, ce sera notre dernier rendez-vous devant les mairies. Et l’arrêt de la collecte des signatures. Et le début d’autre chose. Peut-on stopper un mouvement, ce « groupe de personnes qui aspirent à un changement »? Peut-on stopper un mouvement, qui réunit autant de sujets essentiels: le vivant, la santé, l’alimentation, les territoires. Et bien d’autres sujets encore.

En 5 textes (la version pdf est là), nous avons entrepris de raconter l’épopée des deux années écoulées et de dessiner une suite commune. La bagarre contre les pesticides continue, sous d’autres formes. Ensemble.

1 /Pourquoi nous avons gagné

Où l’on découvre que le mouvement des Coquelicots a bel et bien remporté la partie. Où l’on rencontre une armée pacifique campant devant des centaines de mairies de France. Où l’on applaudit la bravoure des prospecteurs de signatures. Où l’on comprend que la question de l’empoisonnement est désormais dans la tête de (presque) tout le monde.

 

La première chose à vous dire, amis des Coquelicots, est aussi la plus essentielle: vous avez été formidables. Ce n’est pas un mot de circonstance. Quand notre Appel des coquelicots a été rendu public le 12 septembre 2018, le petit groupe qui était à son origine retenait son souffle. Combien serions-nous à répondre?

Comme dans un conte de fées, des milliers de coquelicots ont éclos partout, instantanément. Vous ne pouvez que deviner le bonheur complet à voir s’affoler le compteur des signatures sur le site nousvoulonsdescoquelicots.org. Vraiment, ces jours de septembre d’il y a deux ans, il y avait de la magie dans l’air. 1.000 signataires, puis 10.000, puis 100.000! Nous avions l’impression d’être sur un tapis volant.

La suite n’a fait que confirmer cette joie profonde. Dès le vendredi 5 octobre 2018, nous étions des milliers devant les mairies de France. Et bientôt des centaines de groupes locaux rivalisant d’ardeur et d’idées pour faire avancer notre belle cause commune. Nous avons compté jusqu’à 800 rassemblements simultanés. Sur la carte de France des rassemblements, les points rouges s’agglutinaient un à un, transformant des régions entières –ah! la Bretagne- en taches écarlates. Ces soirs-là, voyez-vous, le roi n’était pas notre cousin. La vie était magnifique.

Mais ce n’était encore rien. Ces rassemblement –comptons une moyenne de 400, qu’il faut multiplier par 23 rendez-vous mensuels en cette fin de mois d’août– représentent la bagatelle de 9.200 discussions et embrassades autour d’un vin chaud –ou froid- , d’un jus de pommes, d’un bon gâteau sans pesticides. Ne vous y trompez pas : ces temps forts de notre action ont donné naissance au premier mouvement populaire contre l’empoisonnement par la chimie de synthèse. C’est une date, et nous avons la faiblesse de la considérer comme historique.

Et s’il n’y avait (encore) que cela! Par tous les temps, à pied, à cheval, en voiture, en char à voile, vous avez parcouru les cités, les entrées de RER ou stations de bus, les rues piétonnes, les marchés, les fêtes et foires. Et obtenu de haute et valeureuse lutte des centaines de milliers de signatures. Cela, c’est une merveille démocratique, et le plus beau cadeau de tous. Vous avez montré, jusqu’à ce terrible coronavirus qui a cassé notre élan à tous, que la société était encore en vie, d’une vie joyeuse et exigeante. Vous avez tous été des messagers de notre avenir commun, convaincus qu’une autre voie est possible et nécessaire. Convaincus et (très) convaincants.

Grâce à ce travail de dentellière, nous avons gagné. Certes, le système des pesticides est encore là. Certes encore, nous voulions, nous espérions l’ébranler davantage. Nous rêvions à haute voix de renverser la table et de passer ensemble à tout autre chose. Mais nous avons néanmoins gagné la partie, en imposant notre agenda, en obligeant toute la société française, même fugacement, à regarder en face la tragédie en cours.

Jamais la question des pesticides n’aura été autant débattue dans ce pays. Jamais il n’aura paru aussi clair, aux yeux de millions de Français, que ces poisons doivent disparaître. Grâce à vous. Oui, grâce à vous. La grande controverse de Langouët n’aurait jamais pris cette importance sans l’intervention de notre mouvement. Et l’ami des Coquelicots Daniel Cueff, qui le reconnaît volontiers, ne serait pas devenu un héros national sans le soutien public que nos groupes locaux lui ont apporté.

Pour ceux qui ont eu la chance de venir à Paris le 15 février 2020, la chose ne souffre pas discussion : le vent de l’histoire nous portait en avant. Cette rencontre nationale dans la si belle salle de la mairie de Paris reste un grand souvenir fraternel. Nous avons pu voir à quel point les Coquelicots fleurissaient partout. À quel point ils clamaient présents, décidés comme jamais à porter notre grande parole jusque dans les palais de la République. Ce jour-là a laissé des étoiles dans les yeux de tous les participants.

Hélas, mille fois hélas, le déferlement du coronavirus a désorganisé en profondeur la société, empêchant notre mouvement de poursuivre sa marche en avant. Cela nous a beaucoup attristés, mais non découragés. Car des liens sont nés, indéfectibles. Entre nous tous, et avec tant d’autres, paysans, élus, médecins, scientifiques, simples citoyens. Nombre de ces derniers ont rejoint les Coquelicots sans avoir jamais fait de politique active, et nous en sommes heureux. Nous avons toujours dit, en effet, que nous réunissions des humains, volontaires pour arrêter net le grand massacre de la vie.

Amis, ce que nous avons créé en deux ans ne disparaîtra pas. Le précieux compost ainsi rassemblé permettra à d’autres pousses vigoureuses de s’épanouir. Non, ce n’est pas une formule. Ainsi que vous verrez plus loin dans cet envoi aux groupes locaux, d’autres puissants combats nous attendent. Dont un est la suite évidente des Coquelicots: Nous voulons des paysans.

Amis, quand vous demandera plus tard ce que vous avez fait entre 2018 et 2020, vous pourrez dire avec fierté : avec d’autres, nous avons essayé de défendre la vie sur Terre. Et ce n’est qu’un début. Bravo à tous, du fond du cœur.

PS: Au moment où ces lignes sont écrites – début août -, nous avons demandé un rendez-vous à deux ministres le 12 septembre 2020. Madame Barbara Pompili, ministre de la transitions écologique. Monsieur Julien Denormandie, ministre de l’Agriculture. Nous espérons pouvoir leur remettre solennellement les plus de 1.100.000 signatures récoltées depuis deux ans.

2 /Deux ans déjà, mais la vie devant soi

Où l’on voit comment les idées naissent. Où l’on fait la connaissance d’un groupuscule d’hurluberlus qui ne se connaissent pas. Où l’on essaie d’imaginer ce que veut dire le mot fatigue. Où l’on rappelle avec émotion la date du 15 février 2020. Où l’on se dit à bientôt.

Deux ans. Quand l’Appel des coquelicots a été lancé le 12 septembre 2018, le minuscule groupe national à son origine avait annoncé une campagne de deux années, et nous y voilà. Le 13 septembre 2020 commence une nouvelle aventure.

Sans disparaître tout à fait, le noyau de départ se met clairement en retrait et ne coordonnera plus l’action des groupes locaux, la rédaction de communiqués, l’écriture des lettres mensuelles annonçant les rassemblements, les bulletins d’infos internes. Il restera là, disponible pour des actions concrètes, dispensant volontiers des avis, et maintenant en vie le site internet central de notre mouvement, nousvoulonsdescoquelicots.org.

Pour beaucoup de vous –de nous-, ce n’est pas une bonne nouvelle, mais elle a été annoncée dès le point de départ: deux ans, deux ans seulement, deux ans pleins. Au-delà, il faut comprendre et admettre que le groupe dit «national» est totalement épuisé, vide d’énergie, et qu’il ne pourrait de toute façon plus assurer ce qu’il a fait de si bon cœur.

Quelle est son histoire? L’idée de départ des Coquelicots est née chez Fabrice Nicolino, mais il est impossible de se souvenir quand et comment. Pourquoi, nous le savons tous : les pesticides sont un poison global qui tue sur son passage tout ce qui est vivant. Il n’était plus possible de rester les bras ballants, à se lamenter. Tout a commencé à l’automne 2017 et pendant des mois, l’idée s’est renforcée, sans être partagée. Vers février 2018, l’équipe du journal Charlie, convaincue, a accepté de faire tester les cheveux d’une quinzaine de membres de l’hebdo, et de préparer un numéro spécial sur les pesticides. Grâce soit rendue à Charlie. C’est alors que quatre personnes, dont trois extérieures à l’univers militant, ont uni leurs forces et leur savoir-faire. Outre Fabrice, Mariane Frisch, Gil Mas et Dominique Paris. Le coquelicot –le symbole– a pris naissance un soir à Ivry, dans la banlieue parisienne, autour d’une table et de plusieurs verres.

Le reste a suivi, car l’enthousiasme était là. L’Appel a été écrit, la bande des quatre s’est modestement étoffée, avec l’arrivée, au fil du temps, de nombreux valeureux, dont vous trouverez la liste à la fin de ce texte. L’été 2018 a passé dans les préparatifs du jour J et le lancement du site internet. Le 12 septembre, les signatures commençaient d’affluer, et Charlie publiait en effet son numéro spécial. Une autre époque commençait.

À ce stade, comprenons-nous: nous n’avions aucun soutien de personne. Pas de mécène, pas de financier, pas de local, pas de téléphone dédié. Combien étions-nous embarqués? Douze au mieux. Séparés par des centaines de kilomètres. La plupart ne s’étaient encore jamais vus, et cette situation devait d’ailleurs durer jusqu’en juin 2019. C’est en effet près d’un an après le lancement en fanfare que nous avons pu nous voir physiquement pour la première fois. Réunis à Paris au Solar Hôtel de Franck Laval, nous nous regardions ébahis, stupéfaits d’avoir réussi à entraîner tant de gens derrière nous. Découvrant des visages dont nous ne connaissions encore que la voix.

Voyons de plus près. Il y avait une bonne poignée de personnes dans la région parisienne, deux en Rhône-Alpes, quatre dans l’Ouest. Le seul moyen de se parler était le téléphone, et nous avons alors commencé une homérique série de conférences téléphonées, souvent hebdomadaires, frustrantes par définition, car comment espérer une parole libre et profonde quand douze personnes différentes ont tant de choses à dire? Échanger dans ces conditions sur la meilleure manière de renverser la table des pesticides, c’était impossible. Nous l’avons fait.

Chemin faisant, nous avons trouvé de l’argent. Quelle galère! Le premier à nous avoir fait confiance fut Jean-Louis Gueydon de Dives, de la Fondation pour une terre humaine. Il nous a aussitôt débloqué une somme conséquente. Comment pourrait-on l’oublier? D’autres ont suivi, auprès de qui nous avons contracté une dette morale. L’éditeur Henri Trubert, l’association d’entreprises 1% pour la planète –Isabelle Susini, merci-, Yann Arthus-Bertrand, la ferme Sainte-Marthe, le fonds de dotation Pierre Rabhi, la fondation Nature et Découvertes –David Sève, Benoît Jouenne, merci-, le réseau Biocoop –Dalila Habbas, merci, ainsi que l’association Générations Futures, qui a financé la mise en place du site internet. Bien sûr, nous ne pourrons jamais oublier le cadeau que nous fit la chanteuse Emily Loizeau, qui s’est lancée avec passion et tant de talent dans l’écriture d’une chanson-hymne. Emily, 1.000 fois mercis de nous avoir fait voyager vers « [ton] vieux pays ». Last, but not least, notre grand trésor de guerre: la vente de nos coquelicots en tissu, sous forme de pin’s à épingler. Enfin, qu’il nous soit permis de remercier chaleureusement ici à toutes celles et tous ceux qui ont fait un don à notre association.

Tout cela prit des mois. Épuisants. Il fallait courir partout, prendre des rendez-vous, discuter, convaincre. Or nous étions des bénévoles. Nous ne souhaitons aucunement nous plaindre, mais ces centaines et même milliers d’heures au total, il fallait bien les prendre quelque part. Et ce fut donc dans la vie quotidienne d’une poignée d’enragés de la vie, nous. Au détriment de tout le reste. Dès que nous avons eu trois euros, nous avons embauché Anne, pour un mi-temps qui se changea en davantage qu’un plein temps. Vous n’imaginez pas de combien d’heures il faut disposer pour intervenir sur les réseaux sociaux, envoyer des lettres d’information, animer et ranimer la vitalité des groupes locaux, répondre à des centaines de messages, relier tant de fils avant qu’ils ne se cassent.

Nous n’avons pas tout réussi, de très loin. Si la Grande Semeuse a par exemple été une magnifique attraction, nous avons buté sur la fabrication de statues éphémères et provocatrices, que nous aurions posées en face des sièges de l’ANSES ou des Agences régionales de santé (ARS). Faute d’enthousiasme suffisant dans notre propre groupe «national», nous ne sommes pas non plus parvenus à réaliser le grand rêve qui était le nôtre: fleurir la France entière avec des millions, des milliards de coquelicots.

Néanmoins, plein de nombreux groupes ont semé aux quatre vents des graines, qui ne donneraient pas que des fleurs, mais aussi de l’énergie. Au passage, nous avons noué des liens de confiance et d’amitié avec des équipes municipales de droite, de gauche, écologistes. Avec des semenciers. Avec quantité d’inconnus enthousiastes. Nous avons même failli ensemencer toute la pelouse des Invalides, à Paris, face à la Seine, ce qui aurait été un grand message national.

Le comble, pour nous et notre moral collectif, s’est peut-être joué le 15 février 2020. Avec 400 coquelicots venus de toute la France, nous avons passé ensemble une journée d’exception. Nous étions tous regonflés à bloc, prêts à repartir aux barricades de ce monde malade. Mais badaboum, le coronavirus a stoppé net notre élan si prometteur. Qu’y pouvions-nous?

Des idées, nous en avons eu quantité. Des bras, incomparablement moins. Du temps, n’en parlons pas. Nous vous dirons dans un troisième message tout ce qui a été gagné, tout ce qui sera gagné autour de questions comme les SDHI ou les métabolites. Et la liste ne s’arrête pas là. Mais en attendant, retenez que nous avons fait ce que pouvions, souvent au-delà.

Nous avons tout jeté dans cette première bataille, qui en annonce d’autres, car la guerre au vivant est là, derrière et devant nous. N’oubliez pas que nous ne disparaissons pas. Nous nous mettons en retrait, espérant très vivement que des groupes locaux stables et puissants s’empareront des prochaines campagnes, dont nous vous parlerons dans un autre texte.

En attendant, courage, confiance, unité, amitié. Le coquelicot est davantage qu’un symbole. Une promesse. Elle sera tenue.

3 /Des révélations qui n’en finiront pas

Où l’on n’est pas peu fier de regarder dans le rétroviseur. Où l’on déroule la liste de toutes les campagnes des Coquelicots, celles déjà commencées, celles qu’il faudra mener. Où l’on sursaute de colère en pensant à la Réunion ou aux paysans africains. Où l’on fait entrer des mots et des sigles barbares dans le vocabulaire courant.

À quoi a servi jusqu’ici le mouvement des Coquelicots? Bien entendu, à crier sur tous les tons que le monde des pesticides est celui de la mort pour tous. Mais il aura aussi fait émerger des questions tout à fait nouvelles, qui serviront à la société dans les mois et années qui viennent.

L’irruption des SDHI

Il n’y a pas de mal à se congratuler (un peu). Le mouvement des Coquelicots a permis à un dossier très lourd d’apparaître sur la scène publique, qui n’en partira plus. Les fongicides SDHI (l’acronyme anglais signifie inhibiteurs de la succinate déshydrogénase) seraient restés inconnus de 99,99% de la population française sans les Coquelicots.

Résumons, car c’est fort long. Le président du mouvement des Coquelicots, Fabrice Nicolino, commence début 2019 une enquête sur les SDHI et la manière dont notre agence publique de protection, l’ANSES, a traité la question. Les scientifiques à l’origine de cette grande alerte, Pierre Rustin et Paule Bénit, jouent le jeu, ce qui donnera naissance le 12 septembre 2019 – un an après le lancement de notre Appel – à la publication du livre «Le crime est presque parfait» (LLL).

En résumé ultrarapide, nos autorités ont été alertées en avril 2018 des problèmes de santé très spécifiques créés par ces nouveaux pesticides. Il s’agit d’un danger majeur pour la santé humaine et celle des écosystèmes. Mais l’ANSES, empêtrée dans ses liens de proximité avec l’agro-industrie, ne veut pas en entendre parler, et traite les lanceurs d’alerte, pourtant d’un très niveau scientifique, par le mépris.

Le livre a un gros impact et conduit à de nombreux coups de projecteur sur les radios, à la télé, dans la presse écrite. L’ANSES se tait, préférant miser sur l’oubli. Mais la vérité, bien qu’entravée, avance. Des parlementaires s’en mêlent, qui nous aident à organiser une conférence de presse à l’Assemblée nationale. L’Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques s’en mêle, qui auditionne de nombreux acteurs du dossier. Finalement, 450 scientifiques de haute réputation, venus du monde entier, expliquent dans une tribune publiée par le journal Le Monde pourquoi il faut bannir les SDHI.

Bien avant tout cela, vous les Coquelicots aviez apposé des affiches imprimées par le groupe «national» sur des milliers de murs en France, demandant des compte sur ces mystérieux SDHI. N’en doutez pas, cela a été décisif. Certains députés, comme madame Batho, élue des Deux-Sèvres, nous a dit combien cela avait localement marqué. Nos avocats Hermine Baron et François Lafforgue ont lancé à notre demande une procédure devant le tribunal administratif pour obtenir l’interdiction de trois SDHI. Retardé par l’irruption du coronavirus, l’affaire suit son cours. Avis à tous: le cabinet parisien Teissonnière-Topaloff-Lafforgue est selon nous une ressource précieuse pour tout le mouvement. En tout cas, c’est cette campagne, notre campagne sur les SDHI qui a permis tout le reste. Chapeau à tous.

Les métabolites

C’est notre dernière campagne qui ne fait que commencer. Nous avons identifié une faille majeure dans le système qui permet de distribuer au robinet une eau officiellement de bonne qualité. Ce trou noir s’appelle métabolites. Tout pesticide épandu se transforme chimiquement et donne fatalement naissance à des formes intermédiaires au contact de l’eau, de la plante, du sol, du soleil, du sol, d’un bec d’oiseau, etc. La France autorise environ 500 pesticides distincts au plan chimique, qu’on appelle des matières actives. Ces 500 matières actives donnent naissance à des milliers – le chiffre exact demeure inconnu –de métabolites, qui sont tenus à ce jour pour des pesticides eux-mêmes. Bien qu’on ne sache pas tout, et de loin, les rares connaisseurs– jusqu’au Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM) – jugent qu’un nombre important de ces métabolites sont aussi toxiques, voire davantage, que les pesticides dont ils proviennent.

Quand les analyses d’eau officielles affirment que l’eau potable ne dépasse pas les limites de qualité légales, elles mentent par omission. Car si l’on recherchait aussi les métabolites de pesticides, on les trouverait, et les limites seraient, en de nombreux points de captage en France, pulvérisées. Ce dossier, qui nous tient tant à cœur, n’en est qu’à ses débuts. Il recèle selon de quoi déstabiliser toute le système des pesticides. Nous allons tous continuer.

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Le coronavirus et le confinement nous ont contraints, alors que nous étions chauds bouillants, à retarder d’autres mobilisations, qui ont pour nous une grande importance. Mais avec vous et par vous, nous y arriverons.

1/ L’affaire des coupeurs de canne à sucre de La Réunion

La Réunion est cette île de l’océan indien devenue département français. La canne à sucre y occupe une place très importante, et, hasard ou pas, les Coquelicots y sont fort actifs. Des informations concordantes et cohérentes nous font craindre une utilisation massive de pesticides interdits en métropole, notamment sur la canne à sucre. Des dérogations qui font penser à l’usage du chlordécone aux Antilles feraient courir de graves risques sanitaires à ces travailleurs agricoles. Nous ne sommes pas dans le certain, mais dans le probable, et nous disposons d’éléments qui nous auraient conduits sur place pour enquêter, si le confinement de mars n’avait tout arrêté.

2/ L’affaire des pesticides interdits

Une infamie parmi d’autres, mais qui nous touche profondément : la France autorise, malgré de nombreuses protestations, la production sur son sol de pesticides interdits dans l’Union européenne pour cause d’extrême toxicité. La loi empêche leur usage chez nous, mais permet, comble du sophisme barbare, leur exportation vers l’Afrique ou l’Amérique latine. Cachez ce sein que je ne saurais voir. Les paysans sénégalais ou brésiliens peuvent bien crever, puisque c’est bon pour notre PIB.
Avant le confinement, nous avions des projets concrets, sortant de l’ordinaire –mais toujours dans le cadre de la non-violence-, qui devaient nous permettre de plonger le gouvernement entier dans une honte planétaire. Nous comptons aller jusqu’au bout, avec vous tous, bien entendu.

3/ Pavillon bleu sur les eaux de baignade, vraiment?

Le tourisme oblige à des contorsions, et à des mensonges de taille. Le Pavillon bleu est un label décerné depuis 1985, essentiellement à des communes balnéaires. Quand une commune l’arbore fièrement à l’un de ses mâts, chacun croit que cela garantit l’absence de toute pollution et l’excellente qualité des eaux. C’est sans doute vrai pour la qualité bactériologique, laquelle est constatée par l’absence de bactéries comme Eschericia coli, mais sûrement pas chimique. 
En effet, aucune analyse n’est menée sur la pollution chimique, notamment celle des pesticides. Cela n’existe pas. Or c’est irresponsable, car cette pollution est massive. Comment peut-on imaginer que la célèbre plage de La Baule, à la sortie d’un estuaire de La Loire surchargé de molécules, puisse être à l’abri ? Et celles de Deauville et Trouville, à l’embouchure de La Seine?
Nous avions un plan de bataille pacifique, et nous le ressortirons le printemps prochain, avec tous les groupes locaux des bords de mer? D’accord?

4/ Un atlas national du désastre des pesticides

Nous avions en cartons l’espoir d’un grand travail collaboratif. Chaque groupe, chaque personne même, aurait recherché localement – échelle communauté de communes ou département – tous les renseignements possibles sur l’usage des pesticides. Les volumes et matières actives épandus, les maladies professionnelles reconnues, les problèmes de santé répertoriés, le niveau de pollution des rivières et des nappes, l’état des ruchers, les conflits d’usage, la présence ou non d’usines de fabrication, de coopératives vendant des pesticides, le niveau de connaissance des médecins locaux, les protections existantes chez les épandeurs, etc.
À l’arrivée –compter deux ans d’efforts soutenus-, nous aurions pu créer une carte interactive d’une grande précision, sur laquelle il aurait suffi de cliquer pour avoir une idée précise de la situation générale dans le moindre canton. L’idée n’est pas morte, la preuve.

En bref, nous avons encore beaucoup de pain sur la planche. Au travail? Comme jamais.

4 /Distribution des prix et des campagnes

Où il apparaît une fois encore que la nature a horreur du vide. Où l’on cherche d’un bout à l’autre du pays des volontaires sportifs, intrépides, héroïques et funambules. Où on leur prédit un sombre avenir de rigolades, de rencontres, de bagarres et de satisfactions.

Ainsi que nous avons expliqué dans le texte intitulé « Des révélations qui n’en finiront pas« , plusieurs campagnes importantes des Coquelicots méritent d’être prises en charge et poursuivies. Par qui et comment? La question cherche sa réponse.

Ainsi que vous savez si vous nous avez lu jusqu’ici, le groupe dit «national», sans se retirer de notre mouvement, se met en retrait et n’animera plus la liaison avec les groupes locaux. Il ne veut pas continuer à animer de vastes campagnes nationales, et se tourne donc vers vous, groupes ou individus, pour que vous vous lanciez à votre tour dans le grand bain. Avec l’aide du noyau fondateur, bien entendu, et des finances que nous avons pu réunir au cours de ces deux ans. Bien entendu.

Concrètement, il faut et il suffit d’annoncer que tel groupe devient le responsable en chef d’une des campagnes en cours ou projetées. Prenons un exemple, cela sera plus parlant : le groupe de Besançon, stable dans la durée, décide de porter la campagne sur les SDHI. Il peut y agréger qui il souhaite, y compris des individus d’autres lieux, y compris un ou des groupes locaux d’ailleurs. Mais il garde et gardera le leadership sur le sujet, en s’appuyant sur le savoir de ceux qui connaissent bien le sujet, et qui ne sont pas si nombreux.

De même à propos des métabolites. On peut, idéalement on doit rassembler tous les savoir-faire –informaticiens, ingénieurs, écologues, journalistes, citoyens– de France et de Navarre pour faire avancer le dossier. Le collectif qui se bat pour la nappe de Massérac (Loire-Atlantique) serait tout indiqué pour mener l’opération, mais au moment où ces lignes sont écrites, il n’a pas été sollicité. C’est fait. Il pourrait, s’il acceptait, solliciter l’aide et les appuis de ceux, nombreux, qui se battent sur la question l’eau autour de Vittel, de Tautavel ou encore dans l’Yonne.

Les autres questions abordées dans le texte intitulé « Des révélations qui n’en finiront pas«  peuvent également faire l’objet d’une appropriation par un ou plusieurs groupes de Coquelicots. C’est le cas pour les Pavillons bleus, les pesticides interdits dans l’Union européenne, la situation dans l’île de la Réunion ou l’Atlas national des pesticides, qui reste à inventer.

Mais la liste n’est évidemment pas limitative! Ouvrez les yeux et les oreilles, inventez votre propre agenda, définissez vos priorités, inventez, lancez-vous dans l’arène. Nous sommes convaincus que c’est au plus près du terrain qu’on peut imaginer les meilleures formes de mobilisation. En pensant par exemple aux écoles, aux mères –et pères- de famille, aux médecins, infirmières, sages-femmes, conseillers municipaux.

Amis, ce n’est pas un chantage, mais nous avons besoin d’être clairs les uns avec les autres. Les chantiers sont nombreux et prometteurs, mais demandent de la volonté, de l’énergie, du temps. L’ultime (et maigrelet) bataillon «national» demeure au service des groupes qui accepteront de s’engager dans une grande bataille nationale, mais ne sera plus à l’initiative. Avouez que cela aurait de la gueule de voir menées ensemble une demi-douzaine de combats antipesticides menés depuis Lyon, Rennes, Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes), Rombas (Moselle) ou Saoû (Drôme). Non?

5 /Ce que nous allons devenir

Où l’on rappelle que nous sommes un vieux peuple de paysans. Où l’on se dit qu’il faudrait peut-être réfléchir à deux fois avant d’enterrer les derniers d’entre eux. Où l’on se prend à rêver d’une transmutation alchimique du mouvement des Coquelicots. Où l’on se demande si on n’a pas découvert la pierre philosophale.

Voici venu le moment décisif : nous proposons à tous les Coquelicots de France et du monde de s’emparer ensemble d’une nouvelle exigence. Vous lirez en appendice ce que nous tenons pour un nouvel Appel des Coquelicots, que nous vous demandons de soutenir de toutes vos forces.
S’il s’appelle Nous voulons des paysans, c’est parce que sa filiation avec nous tous est évidente. Pendant deux années, nous avons clamé notre opposition à l’empoisonnement par les pesticides. L’heure est venue de chanter dans la joie et l’unité ce que nous voulons tous : des paysans. Nombreux, beaucoup plus nombreux. Heureux et fiers de nourrir le monde. Réconciliés avec la société. Enfin sortis du cauchemar de l’agriculture industrielle. Enfin débarrassés des dettes sans fin. Enfin libérés de ces pesticides qui ruinent leur vie, leur avenir, le nôtre, celui de toutes ces bêtes souvent minuscules à qui nous devons tout.
L’histoire contrariée de ce nouveau mouvement mérite quelques aperçus. Pensé dès l’été 2019 par Fabrice Nicolino comme le prolongement des Coquelicots, il a donné lieu à une première rencontre à Langouët en octobre 2019. Quelques-uns de nos amis étaient là, comme le syndicaliste agricole René Louail, l’éleveur Laurent Chalet, la maraîchère Morgan Ody, le sénateur Joël Labbé, le cuisinier Olivier Roellinger. Par amitié, Nicolas Hulot avait fait ce jour-là le déplacement. Il nous avait semblé, il nous semble toujours que le regain devait venir de la Bretagne, ce territoire martyrisé par une « révolution » intensive qui aura ruiné les sols, et les eaux, écœuré les hommes, arraché les haies, tué les oiseaux et les abeilles.
Ce fut le début d’une belle histoire. Nous avons rêvé ensemble d’un tsunami bienfaiteur, capable de parcourir la France entière, trouvant partout sur son passage des soutiens, des idées, des moyens, des relais. Non, ce n’était pas fou. Ce pays malade qu’est la France a besoin d’une potion magique qui changerait enfin son cours délétère. Des générations d’ingénieurs, techniciens, économistes et technocrates ont dessiné une monstruosité. D’un côté de grosses villes – certaines « neuves », comme à Cergy ou Marne-la-Vallée -, reliées par des systèmes d’autoroutes et de TGV. Et de l’autre, une infinité de petites villes oubliées de ce supposé « progrès », où ferment les services publics essentiels, où meurt l’espoir d’une vie heureuse. Ne parlons pas des villages.
Il n’y a aucune fatalité. Dans une démocratie telle que nous la voulons – revivifiée, entreprenante, dynamique -, le peuple peut et doit obtenir ce qu’il veut. Le destin qu’on nous impose ne nous convient simplement pas. Nous voulons un territoire différent, équilibré, dans lequel on pourra vivre de son travail, élever ses enfants, enterrer ses morts où que l’on soit. Jusque dans le plus petit des hameaux.
Mais pour cela, ainsi vous lirez dans l’Appel, il faut un tournant historique, et décréter un plan national d’urgence pour la sortie de l’agriculture industrielle. Nous proclamons, parce que nous en sommes certains, qu’il est possible de rompre avec ce modèle désastreux.
Au cours des trois réunions de Langouët – et une quatrième à l’écomusée de Rennes -, notre volonté n’a cessé de se renforcer. Nous sentions l’enthousiasme nous transporter toujours plus loin. Mais le fatidique coronavirus a tout stoppé, comme le reste. L’un de nous est tombé malade – il est rétabli -, et le petit groupe s’est peu à peu dispersé. Nous pensions lancer l’Appel le 23 mai, depuis la ferme de Laurent Chalet, au cours d’un banquet dont on aurait parlé dans la France entière. Mais nous étions alors tous confinés. En septembre, appuyés par les groupes locaux des Coquelicots, nous devions vivre ensemble une immense journée faite de 1000 banquets, partout en France, au cours desquels cuisiniers, paysans, et tous autres citoyens auraient lancé leur propre serment du Jeu de Paume. Jurant de ne pas se séparer avant d’avoir atteint cet objectif lumineux.
Voilà où nous en sommes en cette fin d’été 2020. En panne. En panne sauf si les Coquelicots s’emparent de l’idée et la font vivre partout en France. Nous vous transmettons un véritable flambeau. À côté de la grande bataille contre les pesticides, nous vous demandons à tous de vous transformer en prosélytes de « Nous voulons des paysans », quitte à placer les Coquelicots derrière cette grande bannière.
Prenez votre temps. Réunissez vos groupes locaux, lancez le débat sur l’avenir de notre mobilisation. Il nous paraît possible de toucher encore plus de gens en parlant avec eux de nos campagnes, des oiseaux, du travail de la terre, de la beauté des moissons et des arbres, de la dette accumulée depuis 10 000 ans auprès des paysans.
Seule une société paysanne reconstituée sur des bases nouvelles peut nous permettre de faire face à la crise climatique tout en sauvant les oiseaux et tous les autres êtres vivants. Il n’est évidemment pas question de revenir aux si dures conditions d’antan. Les paysans de demain doivent pouvoir circuler, lire, échanger, se distraire de mille manières, partir en vacances comme tous les autres. Évidemment.
Au fait, vaut-il mieux un chômage à vie dans une banlieue, ou un travail reconnu, au milieu de la beauté du monde ? Ce que nous voulons, ce que nous espérons au travers de « Nous voulons des paysans », c’est la proclamation qu’il y a un avenir possible et désirable pour tous. Les questions élémentaires de la nourriture, des sols, de l’eau vont redevenir obsédantes. Sans un grand projet unissant toutes nos forces, l’angoisse du lendemain est inévitable. Nous sommes l’espoir en marche, ne l’oublions jamais. Nous ne l’oublierons jamais.

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Nous voulons des paysans

Nous avons tant besoin de paysans. Officiellement, ils ne sont plus que 430 000, alors qu’ils étaient encore 7,4 millions en 1946. Beaucoup seront partis à la retraite sous trois ans, et ne seront pas remplacés. Seront-ils demain moins de 150 000, rescapés au milieu d’un désert de machines et de détresse ? Sur une planète dévastée par la crise climatique, la mort des oiseaux et des insectes.
Nous avons tous cru que le glorieux travail de la terre pouvait être remplacé par le pétrole, les engins et la chimie. Nous, paysans et non-paysans. Cette vision nous a conduits dans une impasse. Un système absurde, celui de l’agriculture industrielle, nous prive de tout avenir commun. Des paysans endettés se suicident, les sols meurent, des maladies chroniques surgissent, la société se détourne de produits qu’elle ne veut plus manger.
Il faut donc changer. Nous voulons de grandes retrouvailles entre les paysans et tous ceux qui ont oublié leur passé. Nous voulons que l’immense énergie mise au service de l’industrialisation des campagnes serve aujourd’hui à reconstruire ce pays autour d’un seul mot, celui d’espoir. La France manque de millions de paysans heureux, fiers de nourrir la société tout en retrouvant l’harmonie avec la nature.
Seule leur présence permettra de faire face ensemble au grand défi climatique et à l’effacement de la biodiversité. Au passage, des milliers de petites villes et de villages ne seraient plus les oubliés des services publics, des transports, et de l’avenir. Il s’agirait aussi d’une révolution calme, bénéfique à l’équilibre spatial et psychique de tous.
Et c’est pourquoi nous voulons un plan de sortie de l’agriculture industrielle en dix ans. Il impose des investissements publics massifs, que nous estimons à 200 milliards d’euros au total, soit dix milliards par an. La crise du coronavirus montre qu’on peut mobiliser des budgets colossaux pour des causes bien moindre. Dans ce temps si bref, ce plan permettra à tous les paysans de le rester, et d’évoluer dans la direction souhaitée par la société. Mais il aidera aussi à installer un million de jeunes et moins jeunes, qui deviendront paysans en accédant à une terre que la spéculation foncière leur refuse.
Ce nouveau contrat social doit permettre de produire des aliments de qualité pour tous, sans pesticides, et de les vendre dans des circuits rémunérateurs et stables. L’objectif est fou, mais il est surtout réaliste. Ce qui serait fou, c’est de continuer sur la voie de la destruction des écosystèmes. De sacrifier la santé publique. D’ignorer les signaux qu’une planète exténuée nous envoie chaque jour. Il est temps de se lever et d’annoncer ce que nous voulons vraiment. Car il y a un chemin, et nous allons le parcourir. Ensemble.